Entre aboutissement et déception: « L’or du Rhin » à l’Opéra de Paris
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« Au commencement était le Rhin… »
La Tétralogie de Wagner n’avait pas été montrée dans son intégralité à l’Opéra de Paris depuis 1957. C’est donc un moment exceptionnel pour l’Opéra Bastille qui accueille jusqu’au 28 mars le prélude des trois journées que forme L’anneau du Nibelung avant de nous présenter sa première journée en mai prochain avec La Walkyrie et ses suites l’année prochaine.
Pour raconter son histoire, faisons simple : l’homme n’existe pas encore. Plusieurs mondes se font face à la fois peuplés par des nains, des géants, des dieux et des sirènes. La paix règne sur le monde. Mais lorsque le nain Alberich se détourne de l’amour qu’il porte aux femmes, il en profite pour voler l’or qui resplendit au fond du Rhin afin de se forger un anneau qui lui donnera les pleins pouvoirs et annoncera le chaos et la violence sur ce vaste monde.
Il n’est pas étonnant de comprendre pourquoi les hommes politiques apprécient autant cet opéra comme l’a si bien démontrée l’histoire. La quête du pouvoir suprême est convoitée par tous, au détriment des femmes délaissées par leurs hommes en quête de vanité et de vertu suprême. L’histoire, si contemporaine, se rapproche d’œuvres comme 2001, l’odyssée de l’espace ou encore Le Seigneur des Anneaux.
Une direction exemplaire
Le prélude de l’Or du Rhin est l’un des passages les plus grandiose de l’œuvre de Richard Wagner. L’entendre résonner et s’imposer petit à petit dans le vaisseau Bastille fut un de ces rares moments où tout s’arrête et la musique nous gouverne. On attendait beaucoup de Philippe Jordan, nouveau directeur musical de l’Opéra national de Paris, et sa direction fut en tout point de vue resplendissante. Sans trop insister sur les cuivres et laissant libre action aux chanteurs pour s’exprimer, le jeune chef d’orchestre réussit son entrée en la matière de façon fracassante et fut judicieusement applaudi par l’audience à la fin de l’oeuvre.
On peut entendre de nouveau ce prélude dans le film de Terrence Malick Le Nouveau Monde qui nous livre ici un grand moment de cinéma:
Une mise en scène grotesque:
Malgré quelques belles idées comme ces balançoires sur lesquelles se balancent les filles du Rhin ou ce château de ferrailles menant vers le sommet du monde (l’acte IV est le plus réussi), la mise en scène de l’allemand Gunter Kramer n’apporte pas grand chose. À l’inverse, elle tend à nous faire oublier la musique au détriment des situations et décors grotesques. Les géants deviennent des commandos, un miroir d’une rare inutilité fait face aux spectateurs qui peuvent ainsi se contempler tout en découvrant l’envers du décor avec présence des techniciens, des lumières et des machines électroniques. Il est incompréhensible de nous offrir une telle mise en scène sans aucune explication ou lettre d’introduction dans le livret. Chacun peut s’approprier à sa façon une mise en scène mais un minimum d’explications aurait été préférable. De même, les costumes frisaient le ridicule avec une mention spéciale pour celui des dieux (une espèce de prothèse à la musculature imposante, imberbe et dénudée).
Une prestigieuse distribution
Heureusement, le livret-poème écrit par Richard Wagner est là pour nous tenir en haleine tout comme les voix que l’on a pu entendre. Il est rare d’avoir en face de nous une telle distribution et le public ne s’est pas trompé à nouveau pour exprimer leur grande gratitude. Falk Struckmann est un Wotan imposant malgré un jeu trop statique et une voix manquant d’assurance. Après sa splendide performance dans Werther de Massenet, Sophie Koch nous revient avec un allemand sans faute, insistant comme il faut sur chaque syllabe et portant en elle une jalousie qui annonce l’intrigue de La Walkyrie. Le personnage du Loge, campé par Kim Begley, est remarquablement interprété et son jeu scénique est à la hauteur du personnage tout droit sorti d’un film américain des années 50. Le nain chanté par Peter Sidhom semblait dans le premier acte manquer de voix ce qui n’était pas le cas dans la suite de l’opéra.
La première de L’Or du Rhin a l’Opéra Bastille fut une très grande soirée et un moment anthologique grâce à la direction précise de Philippe Jordan et une belle distribution. On regrettera une mise en scène puérile et sans message. Une grande déception quand on s’aperçoit de la contemporanéité de cette tétralogie. On attend cependant la suite des aventures avec impatience pour sa distribution vocale.




Vos reproches à la mise en scène pourraient aussi bien être des compliments et rien ne justifie dans votre sous-titre de la dire « grotesque ». On dirait qu’il vous faut à tout prix démolir quelque chose dans ce spectacle qui m’a semblé une splendeur et plein d’inventions scéniques (les fausses poitrines nues sont des « déguisements » comme dit mon fils de 7 ans très efficaces pour signifier la faiblesse de ces dieux) en même temps que d’une fraîcheur formelle – c’est-à-dire pas du tout théologique – dans la musique où la pulsation wagnérienne prend merveilleusement le dessus sur toutes les attentes, sur tous les préconceptions ou idées reçues. Même si on a le droit d’être nostalgique de grands interprètes, le wagnérisme a de beaux jours devant lui.
Nous sommes d’accord sur certains points et comme je l’indique dans cette page, je trouve le dernier acte très réussi, essentiellement la fin. Je ne cherche absolument pas à démolir quelque chose mais reproche certains côtés, oui, grotesque car facile à mes yeux et prenant certains racourcis. Mais pour une production qui n’a pas été monté à l’Opéra de Paris depuis 50 ans et qui n’est pas souvent mise en scène, je pense qu’une autre mise en scène aurait été préférable. Pensez aussi à ceux qui découvre pour la toute première fois une oeuvre telle que L’or du Rhin. Par ailleurs, je pense donc comme vous que le wagnérisme a de beaux jours devant lui.