Pointu. Voici ce qui rattache les ballets Sous apparence de Marie-Agnès Gillot et Un jour ou deux de Merce Cunningham. Dans le premier, les hommes sont chaussés de pointes, dans le deuxième, l’expérience est de taille. Pour le Ballet de l’Opéra de Paris, il s’agit une production d’envergure initiée par sa directrice Brigitte Lefèvre.
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Ce qui en découle est un jeu de miroir commun, où le contemporain se reflète dans le moderne et inversement. Normal, les apparences se brouillent ; ici par le reflet des danseurs dû à la couche de linoléum sur laquelle ils dansent, là par un rideau de tulle placé en fond de scène.
L’île aux enfants
Pas la peine de chercher d’autres points communs, ces deux ballets sont faits pour être vus, ressentis, vécus. Pour Marie-Agnès Gillot, c’est un rêve d’enfant qui se réalise enfin sur scène. La danseuse Etoile a conçu pour sa création une œuvre nostalgique, où les souvenirs d’enfance remontent à la surface. L’île aux enfants revisitée côtoie les toiles de Chirico et l’univers de Stanley Kubrick ((2001, son monolithe, son trip ligetien)) à travers les décors signés Olivier Mosset. Des références, chacun pourra en déceler, mais c’est bien le cinéma qui s’impose de force. On passe tour à tour d’un film de Vincente Minnelli (Tous en scène), de Robert Wise (West Side Story, Robbins oblige), de Liliana Cavanni (Portier de nuit, Rampling en bretelle) jusqu’à James Cameron et son Avatar (que de fluos).
Extrait du Ballet Sous apparence
Avec ces sapins de tulle, ces guêpes géantes, ces roquettes roses conçues par Walter Von Beirendonck qui côtoie la musique de Feldman, Bruckner et Ligeti, c’est le sacré qui s’oppose au profane. Laurence Equilbey a conçu une dramaturgie musicale en adéquation avec ce que l’on voit sur scène. La hauteur de Vincent Chaillet sur pointes le rend intouchable face à la pureté d’Alice Renavand, petite fille qui devient adulte. Abstrait, ce ballet l’est sans concession, sans toutefois révolutionner le genre. Le rideau de scène en forme de panneau de travaux parle de lui-même : une œuvre se construit, une chorégraphe s’égaye. Reste à savoir si ce ballet restera intemporel. Tel est étrangement le cas pour Un jour ou deux de Merce Cunningham.
Volte-face
Créé pour le Ballet de l’Opéra de Paris en 1973, l’œuvre en est seulement à sa troisième représentation suite sa reprise en 1986. Hué, conspué, lynché à son époque ; acclamé, ovationné, glorifié aujourd’hui, rien ne nous prépare à la découverte (et à la durée) d’Un jour ou deux. On adhère ou on rejette ; on ne peut surtout pas rester indifférent face à l’harmonie de ces 24 danseurs et devant l’impressionnante présence et élévation d’Hervé Moreau. Quarante ans après sa création, ce ballet méduse, hypnotise, fascine.
Extrait du ballet Un jour ou deux
Est-ce la musique minimaliste et atonale de John Cage (dont on célèbre le centenaire), parsemée de bruits parasites ? Est-ce justement ce détachement total entre le son et les mouvements conçus par Merce Cunningham ? Ou bien est-ce la mélancolie qui ressort des décors et des costumes de Jasper Johns ? C’est à chacun de le dire et de le ressentir. Avant-gardiste, ces trois artistes n’ont jamais été autant ancrés dans leur époque. Un jour ou deux ? Plutôt deux fois qu’une et ce jusqu’à l’éternité d’un jour.
Edouard Brane
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