Après le très haletant Hunger, Steve McQueen signe avec Shame un deuxième long-métrage vertigineux dont le grand mérite revient aussi à son acteur principal Michael Fassbender. Voici une œuvre à part entière dans le paysage cinématographique, prête à devenir le symbole de notre société contemporaine régie par la mélancolie et l’individualisme.
Le regard est vague, absent, triste, quasi sournois. Celui qui nous fait face nue dans son lit lors de la première image pourrait être vous, lui ou moi. On peut le croiser n’importe où et n’importe quand, à votre travail, dans le métro ou dans un bar. Sauf que Brandon (Michael Fassbender) a un secret, ou plutôt une honte : il est accro au sexe. Mais il ne le sait pas encore et la venue de sa sœur Sissy (Carey Mulligan) va lui faire prendre conscience de son état et de ses pulsions instinctives.
L’étrange sensation qui nous envahit à la sortie de cette œuvre est curieuse. En quoi ce personnage, somme toute séduisant, séducteur et impulsif, se rapproche-t-il de nous ? Il s’avère que nous avons tous quelque chose de Brandon. À lui seul il représente l’homme moderne, ce métrosexuel de son temps, soucieux de son apparence et de son appartenance à une société guidée par le regard des autres. Lui et sa sœur Sissy sont pourtant deux êtres torturés, l’un fuyant l’autre et l’autre aidant l’un. Encore faut-il prendre conscience de son état et de ses fautes. Pour Brandon, la révélation se fera lors d’une magnifique séquence où sa sœur interprète une version de New York, New York comme on l’a rarement entendu auparavant. Tout le talent de Steve McQueen réside ici, mais aussi dans ses longs plans-séquences dont il semble se faire une spécialité depuis Hunger. Il n’y a que revoir ce mémorable face-à-face entre les acteurs Michael Fassbinder et Liam Cunningham pour s’en rendre compte.
Mélancolie contemporaine
Internet est devenu le plus grand sex-shop du monde. Alors qu’autrefois il fallait se rendre dans des cabines de projection pour prendre du plaisir, il suffit aujourd’hui de se connecter à son ordinateur pour assouvir nos plus grands plaisirs. Quel est donc ce mal qui ronge l’homme et qui le pousse à surpasser ses fantasmes? Une simple pulsion animale ou une nécessité consommatrice de survie ? Cette drogue appelée sexe a pourtant un autre nom : la solitude. L’homme moderne aura beau se connecter aux nombreux réseaux sociaux régissant sur le net, il ne s’en trouvera quel seul face à un monde individualiste et égoïste. David Fincher l’avait déjà traité dans son Social Network, Steve McQueen en livre une vision encore plus noire et pathétique. Ainsi, ce n’est pas pour rien si Brandon se réfugie avec ses conquêtes dans un immeuble aux immenses baies vitrées avec vu sur un des ports de New York. La grosse pomme est d’ailleurs un personnage à part entière, celui-ci même qui ronge notre héros d’origine irlandaise ayant grandi dans le New Yersey comme il l’affirme à l’une de ses working-girl issue de la génération Y.
Impossible d’aimer et d’être aimé, Brandon souffre d’une mélancolie lui faisant prendre conscience de la misérable société qui l’entoure. Les conséquences seront lourdes pour lui comme pour ses proches. Elles éclateront alors au bord d’une baie de New York un jour de pluie. Un lieu qui d’ailleurs n’est pas sans rappeler les fameux Pilgrimm Fathers qui arrivèrent d’Europe à la conquête de l’Amérique. Comme eux, Brandon se retrouve abandonné de ses proches et obligé de refaire sa vie. Peut-être que les souffrances de sa sœur lui permettront de survivre à ce monde désenchanté. C’est précisément ce que décrit le duo McQueen/Fassbender, l’un, avec son œil droit visionnaire, l’autre avec un œil gauche renversant. Shame n’est pas qu’un simple film. Il est un drame théâtral comme on en voit rarement dans les salles obscures.
E.B.
















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