« Shame » – Steve Mc Queen – Critique

2

Poster le : 23-11-2011 | Par : Edouard | dans : Nouveaux Films

Après le très haletant Hunger, Steve McQueen signe avec Shame un deuxième long-métrage vertigineux dont le grand mérite revient aussi à son acteur principal Michael Fassbender. Voici une œuvre à part entière dans le paysage cinématographique, prête à devenir le symbole de notre société contemporaine régie par la mélancolie et l’individualisme.


Le regard est vague, absent, triste, quasi sournois. Celui qui nous fait face nue dans son lit lors de la première image pourrait être vous, lui ou moi. On peut le croiser n’importe où et n’importe quand, à votre travail, dans le métro ou dans un bar. Sauf que Brandon (Michael Fassbender) a un secret, ou plutôt une honte : il est accro au sexe. Mais il ne le sait pas encore et la venue de sa sœur Sissy (Carey Mulligan) va lui faire prendre conscience de son état et de ses pulsions instinctives.

L’étrange sensation qui nous envahit à la sortie de cette œuvre est curieuse. En quoi ce personnage, somme toute séduisant, séducteur et impulsif, se rapproche-t-il de nous ? Il s’avère que nous avons tous quelque chose de Brandon.  À lui seul il représente l’homme moderne, ce métrosexuel de son temps, soucieux de son apparence et de son appartenance à une société guidée par le regard des autres. Lui et sa sœur Sissy sont pourtant deux êtres torturés, l’un fuyant l’autre et l’autre aidant l’un. Encore faut-il prendre conscience de son état et de ses fautes. Pour Brandon, la révélation se fera lors d’une magnifique séquence où sa sœur interprète une version de New York, New York comme on l’a rarement entendu auparavant. Tout le talent de Steve McQueen réside ici, mais aussi dans ses longs plans-séquences dont il semble se faire une spécialité depuis Hunger. Il n’y a que revoir ce mémorable face-à-face entre les acteurs Michael Fassbinder et Liam Cunningham pour s’en rendre compte.

Mélancolie contemporaine

Internet est devenu le plus grand sex-shop du monde. Alors qu’autrefois il fallait se rendre dans des cabines de projection pour prendre du plaisir, il suffit aujourd’hui de se connecter à son ordinateur pour assouvir nos plus grands plaisirs. Quel est donc ce mal qui ronge l’homme et qui le pousse à surpasser ses fantasmes?  Une simple pulsion animale ou une nécessité consommatrice de survie ? Cette drogue appelée sexe a pourtant un autre nom : la solitude. L’homme moderne aura beau se connecter aux nombreux réseaux sociaux régissant sur le net, il ne s’en trouvera quel seul face à un monde individualiste et égoïste. David Fincher l’avait déjà traité dans son Social Network, Steve McQueen en livre une vision encore plus noire et pathétique. Ainsi, ce n’est pas pour rien si Brandon se réfugie avec ses conquêtes dans un immeuble aux immenses baies vitrées avec vu sur un des ports de New York. La grosse pomme est d’ailleurs un personnage à part entière, celui-ci même qui ronge notre héros d’origine irlandaise ayant grandi dans le New Yersey comme il l’affirme à l’une de ses working-girl issue de la génération Y.

Impossible d’aimer et d’être aimé, Brandon souffre d’une mélancolie lui faisant prendre conscience de la misérable société qui l’entoure. Les conséquences seront lourdes pour lui comme pour ses proches. Elles éclateront alors au bord d’une baie de New York un jour de pluie. Un lieu qui d’ailleurs n’est  pas sans rappeler les fameux Pilgrimm Fathers qui arrivèrent d’Europe à la conquête de l’Amérique.  Comme eux, Brandon se retrouve abandonné de ses proches et obligé de refaire sa vie. Peut-être que les souffrances de sa sœur lui permettront de survivre à ce monde désenchanté. C’est précisément ce que décrit le duo McQueen/Fassbender, l’un, avec son œil droit visionnaire, l’autre avec un œil gauche renversant. Shame n’est pas qu’un simple film. Il est un drame théâtral comme on en voit rarement dans les salles obscures.

E.B.

« Two Gates of Sleep » – Alistair Banks Griffin – Critique

0

Poster le : 22-11-2011 | Par : Edouard | dans : Nouveaux Films

Qu’un film comme « Two Gates of Sleep » puisse enfin sortir dans nos salles pourrait être digne d’un miracle. Présenté en 2010 à Cannes puis au Festival du film américain de Deauville, il aura fallu attendre plus d’un an pour voir le premier film d’Alistair Banks Griffin sur nos écrans. Il en était grand temps pour ce qui apparaît comme un tour de force osé, un véritable voyage transcendantal à découvrir.


Si vous ouvrez le numéro 670 des Cahiers du Cinéma daté de septembre 2011, vous y trouverez page 79 l’interview de trois génies issus de la génération new-yorkaise « do it yourself », comme la nomme si justement la revue française sur sa couverture. Antonio Campos, Sean Durkin et Josh Mond sont les fondateurs de la maison de production ultra indépendante Borderline Films. Après l’aliénant Afterschool d’Antonio Campos et en attendant le sectaire Martha Marcy May Marlene de Sean Durkin, voici qu’arrive le spirituel Two Gates of Sleep d’Alistair Banks Griffin.  Ce qui rapproche avant tout ces trois films ? Non seulement un nouveau ton qu’ils ont réussi à insuffler dans le paysage du cinéma indépendant américain, mais aussi, et surtout, une image commune signée par le même chef opérateur Jody Lee Lipes.

Ces trois films pourraient à ce titre former une trilogie dite de l’enfermement où chacun des personnages principaux serait enfermé dans une bulle les aspirant vers un monde inconnu, les éloignant de la société moderne à travers des médiums tels que la vidéo, l’hypnose et la forêt.Tel est le cas avec Two Gates of Sleep, traité comme un voyage transcendantal magnifié par de longs travellings sublimement photographiés rappelant les clichés de Thomas Struth. L’image n’est pas seule puisque la musique bourdonnante des violons permet d’installer une atmosphère à la fois morbide et romantique, entrainant le spectateur vers des abîmes funestes et funèbres.

TWO GATES OF SLEEP Trailer – 2011

Deux frères pour un rêve ?

Le synopsis du film est aussi court que la durée du film (1h18), sans en dire trop sur les mystères qui l’entoure : A la frontière de la Louisiane et le Mississippi, deux frères entreprennent une expédition pour honorer la dernière volonté de leur mère. Voyage initiatique donc pour ces deux frères au caractère bien différents. Jack est un être fort et affirmé, proche de sa mère, tandis que Louis est en retrait et moins clairvoyant. Autour d’eux, Bess, leur maman, semble vivre dans un rêve, elle qui voit venir à grands pas la mort tout en se souvenant de son passé et de son ancien foyer ravagé par un incendie. Cette famille vit dans une société régie par d’autres règles inconnues de tous, mais qui pourrait bien trouver une connivence avec les cinq phases issues de la cosmologie des Wuxing. Le feu, le bois, l’eau, le métal et la terre sont en effet autant d’éléments que l’on retrouve au cours de ce périple mortuaire. Celui-ci ira même jusqu’à provoquer une confrontation frontale entre ces frères qui en viendront jusqu’aux mains.

Two gates of sleep n’est pas Two gates to sleep : il ne s’agit donc pas de deux passages pour accéder à un rêve, mais de deux rêves différents : celui de deux frères maintenant abandonnés de tous, livrés à eux-mêmes. Après plusieurs passages initiatiques, l’un sera touché par la grâce, l’autre par la foudre. À l’image de l’homme sauvage chassant sa proie, la dépeçant et la dévorant sans état d’âme pour survivre, jusqu’où iront donc nos faux-jumeaux ( ?) pour arriver à leur destination ? Et surtout, quel chemin devront-ils emprunter ? Là réside véritablement le mystère de ce film bien différent de celui d’un Gus Van Sant ou d’un Terrence Malick malgré les apparences. Rien qu’en cela, il vaut entièrement le coup d’être vu et d’être découvert sur grand écran.

Two gates of sleep from Quinzaine des Réalisateurs

Edouard Brane

« L’Ordre et la Morale » – Mathieu Kassovitz – Critique

0

Poster le : 16-11-2011 | Par : Edouard | dans : Nouveaux Films

Au long de sa filmographie en tant que cinéaste Mathieu Kassovitz s’est constamment intéressé à la place et à la représentation de la violence. Que cela soit au sein d’une banlieue (La Haine), d’un cercle familial (Assassin(s)) ou aujourd’hui d’un peuple opprimé (L’Ordre et la Morale), son cinéma bouscule par son propos mais aussi par l’engagement qu’il porte pour ses projets. Nouvelle preuve en date : la réalisation de son dernier film, projet qui a mis plus de cinq à se faire et ayant rencontré de nombreux problèmes scénaristiques, logistiques et naturellement politiques. L’ordre et la Morale est un film rare et précieux malgré ses défauts (si propre au cinéma français)  entre mauvais jeu d’acteurs et prononciations défaillantes.  Pourtant, difficile de lui en vouloir. Premièrement parce que les acteurs sont majoritairement non professionnels, secondo pour le désir de Kassovitz d’être à la fois devant et derrière la caméra, ce qui lui incombe forcément moultes tâches à gérer et à paramétrer.

Au delà de l’histoire même traitée dans ce long-métrage (la prise d’otages de gendarmes retenus par un groupe d’indépendantistes Kanaks en 1988 en Nouvelle-Calédonie), Mathieu Kassovitz soulève un problème de taille portant sur la responsabilité politique de nos dirigeants. A l’heure où le printemps arabe a su démontrer avec virulence la limite de certains gouvernements et à la veille de nombreuses élections présidentielles (française, américaine et russe), on peut dire que ce film tombe à point. Comme chacun sait, toute vérité n’est pas bonne à dire mais en cas de force majeure, quelle attitude faut-il alors adopter ? Le titre du film donne une réponse, ou du moins livre une piste soulignée par cette phrase finale : La vérité blesse, le mensonge tue. Engagé mais ne prenant aucunement parti, Kassovitz ne souhaite  pas donner de réponse toute faite mais préfère questionner nos politiques sur leurs actes souvent inconscients et soulever la polémique à travers cet exemple sanglant qu’on pourrait purement et simplement appeler du gâchis.

Après Crime et Châtiment, Mensonge et trahison, voici donc L’Ordre et la Morale, titre emprunté à l’ouvrage du négociateur Philippe Legorjus La morale et l’action dont le film est grandement inspiré. D’un côté, la force militaire prête à tout pour stopper un enlisement diplomatique (L’Ordre), de l’autre, une volonté politique, éthique et sociale de régler un problème par le dialogue (La Morale). Tout le problème viendra de ce mélange des genres dont un homme, Philippe Legorjus (Mathieu Kassovitz) se retrouvera prisonnier. Avec lui, le spectateur se trouvera pris dans le même filet. La caméra en tisse la toile habillement par le biais d’une réalisation efficace, quasi-subjective (on pense à la séquence de l’attaque de la gendarmerie et à la séquence finale) et dotée d’une musique crescendotique signée Klaus Badelt, collaborateur entre autre de Terrence Malick sur La Ligne Rouge auquel le film fait symptomatiquement résonnance.

Le cinéma français a, à coup sur, retrouvé un cinéaste qui porte en lui une fureur semblable à celle de ses confrères des années 70. Cela fait du bien.

EB

« Polisse » – Maïwenn – Critique

0

Poster le : 08-11-2011 | Par : Elsa | dans : Nouveaux Films

Maïwenn signe avec « Polisse » sont troisième long métrage et vit aujourd’hui une véritable reconnaissance. Ce n’était pourtant pas chose gagnée, suite a un succès que l’on pourrait qualifier d’estime pour « Pardonnez-moi » et plus intime pour « Le Bal des actrices ». Elle nous plonge aujourd’hui dans le quotidien de la brigade des mineurs de Paris avec une véhémence qui ne nous laisse pas insensibles.

Comme le disait l’acteur et théoricien Antonin Artaud : Là ou ça sent la merde, ça sent l’être. Cette citation illustre (violemment certes, mais justement) le ton de ce troisième long-métrage. Maïwenn ne choisit pas de faire un documentaire, mais donne une forme cinématographique à son film. L’on suppose qu’à travers cette technique, notre réalisatrice veut nous faire vivre les histoires de chaque être humain. Maïwenn compte ici des bouts de vie, celles-ci mêmes qui nous promènent entre le documentaire et la fiction. Dans cette dénomination, elle porte à nue la contradiction qui nous habite tous, qui anime celle de vivre avec ses pulsions, ses humeurs, ses satisfactions, ses frustrations. Tout ceci est en effet transposé dans une société qui nous demande et nous ordonne de les contenir pour notre bien-être et celui d’autrui.

Là où il y a des humains, il y a de la vie. L’homme est un être faillible. Tel un criminel, il n’hésite pas à passer à l’acte dans un état de démence où il est amené à passer de l’autre côte, à la fois de la bienséance, du respect, de la moral et de l’ordre. C’est cet instant où l’humain devient incontrôlable qu’il est en vie et que seul l’autre peut le lui rappeler. Les limites du dépassement sont illustrées par les émotions vaincues au travail dans un contexte particulier, qui devraient rester fictives et ne s’appliquer qu’aux cas traités, mais qui deviendront en réalité incontrôlables tant elles sont fortes, authentiques et qu’elles finissent par transcender. Face à cette brutalité quotidienne, comment se délaisser de son jugement, de son libre arbitre, de ses croyances ? Comment rester dans son costume de policier avant de vouloir crier haut et fort à une injustice et se laisser emporter par un fort ressenti tout comme se laisser transporter par des émotions incontrôlables ?

Voici donc les questions que nous pose Maïwenn. Les scènes sont vraies et ne semblent pas être jouées tant elles sont vivantes. Parmi la troupe d’acteurs, Joey Star est sans doute l’acteur le plus surprenant. Il n’est pas dans son rôle, mais bel et bien en train de le vivre, ce qui lui donne une réalité et une sensibilité qui vient nourrir l’histoire de manière intense. Il s’impose aux spectateurs comme une personne, et non plus comme un personnage joué. Il n’est aucunement question ici de dénoncer, mais d’illustrer sans prétention le quotidien de policiers qui vivent dans une violence qui nous habite et qui existe lorsque l’on regarde son voisin et qu’on le considère comme être existant.

L’on peut être sévère avec le film ; se dire que le scénario est inexistant, que ce ne sont que des portraits successifs qui font état de la misère humaine de notre société, que l’on est parfois dans le pathos, sans aller en profondeur, sans créer de réel personnage, ni de véritables scènes. L’on peut se dire en puriste que ça n’est pas du cinéma. Tout ceci peut être dit, mais on ne saura enlever a ce film le message qu’il nous laisse : N’oubliez pas, vous vivez! L’humain peut être inhumain. La frontière est minime, mais elle existe chez chacun d’entre nous, alors essayons de nous battre pour en faire le diagnostique, pour arriver à en guérir et à en trouver le remède.

Et si ce nouveau genre, inclassable, existe par son insolence et parce qu’il transpire l’être vivant, ne serait-il pas possible de lui donner pour une fois une place d’exception?

Elsa Klugertz

« Cowboys & envahisseurs » – Daniel Craig – Critique

0

Poster le : 10-08-2011 | Par : Edouard | dans : Nouveaux Films

Comme son nom l’indique, Cowboys & envahisseurs ressemble à tout et à rien. On pencherait davantage pour la deuxième option tant le film est une plate copie de Transformers, E.T., Indiana Jones, Star Trek, on en passe et des meilleurs. Mais doit-on être étonné d’un tel constat ? A fortiori… oui puisque l’on retrouve au générique des noms d’habitués en la matière et d’autres en devenir si ce n’est déjà fait. Les premiers sont Steven Spielberg et Ron Howard, les autres le réalisateur Jon Favreau (Iron Man) et les deux scénaristes Roberto Orci et Alex Kurtzman (The Island, Zorro, Transformers, Mission Impossible III…).

Pour ce dernier « chef d’œuvre » du (ou des) genre(s), ce n’est pas moins de sept scénaristes qui ont pourtant été solicités pour pondre un scripte désolant à souhait, plate copie d’ingrédients déjà mélangés dans moults films précédents. Seule l’idée de base prévaut dans ce qui apparaît être une fiction inspirée du western The searchers de John Huston.

Mais pour cela, inutile de chercher bien loin puisque le film est tout simplement tiré lui-même de l’œuvre de Scott Mitchel Rosenberg, gérant de l’empire Platinum Studios. Le problème de ce Cowboys & envahisseurs provient tout simplement du regroupement raté de deux genres emblématiques du septième art qui n’avaient rien à faire ensemble. Certes, on retrouve les ingrédients du western (ruée vers l’or, ville en devenir, homme sans nom, apaches chamaniques…) mais qu’ont-ils réellement à voir avec ces extra-terrestres toujours aussi hideux et bavant de toute part, mélange à nouveau d’un Godzilla et d’un Alien… ?

Au vue de la musculature imposante de Daniel Craig, c’est à se demander si ce n’est finalement pas lui qui vient d’une autre planète qui serait celle du cliché, ou d’une mauvaise pub pour Malboro Classic. A ses côtés, l’inégalable Harrison Ford essaye de faire face à cette nouvelle génération tant bien que mal tout en gardant son sourire au coin des lèvres avec quelques rides en plus malheureusement. Peut-être est-ce là le vrai constat de ce film très proche de Super 8 : que décidemment la « new american blockbuster generation » ne pourra jamais égaler les vieux maîtres du Nouvel Hollywood.

EB

« Pater » – Alain Cavalier – Critique

1

Poster le : 25-07-2011 | Par : Elsa | dans : Nouveaux Films

Cavalier , cinéaste atypique, continue à 79 ans de filmer sa vie, ses drames, ses oublis, ses projets et ses souvenirs. Il n’appartient à aucun courant et ne marque pas de lien exacte entre ses films. Un cinéaste totalement libre, qui se voit renaître dans chacun de ses nouveaux films.

Dans son nouveau film Pater Alain Cavalier nous plonge entre fiction et réalité. Cela n’est pas la première fois que Cavalier opte pour un essais défiant toute logique. Pour son film Thérèse, dont il obtient le prix du jury en 1986 au festival de Cannes, il y filmait en toute légèreté et spiritualité sa vision très personnelle de la religion, racontant la vie de sainte Thérèse de Lisieux, dans un décors des plus minimaliste. L’on retrouve dans Pater le dialogue et  la constante mise à nue des acteurs qui devient la matière principale du film du cinéaste. Il imagine ainsi les rapports entre le président de la République Française et son premier ministre, qui deviennent ceux de Cavalier et Vincent Lindon. A nous spectateur de trouver où commence et où s’arrête le rôle de chacun deux, entre personnage réel et personnage de fiction. La seconde scène du film donne dès le départ le ton avec un monologue filmé par les mains tremblantes de Cavalier, où Vincent dit haut et fort toute la colère qu’il a envers son propriétaire, discours qui se dévoilera très vite universel et bien pensant qui, dans un décors des plus bourgeois, donnera une fois de plus le ton de la contradiction.

Deux scènes inédites de Pater pour Slate.fr. from slate france on Vimeo.

Des bourgeois se réunissant, dans un appartement de la place St Sulpice, dans une maison à Denfert Rochereau, puis à Etretat, les symboles ne manquent pas, les débats politiques au devant de bibliothèque de la pléiade vont bon train dans d’immenses sièges en chêne rappelant ceux des loges Franc- maçonniques. Cavalier brouille constamment les pistes, même si l’on devine très vite qu’il peint simplement des hommes pétris de contradictions. Ses personnages rejettent les grands principes de la propriété tout en regrettant de ne pas être propriétaire, ils ne veulent pas voler les caisses de l’Etat, tout en disposant de grands appartements de fonction. La dernière scène illustre ainsi parfaitement cette contradiction, lorsque Cavalier se met à gratter une petite fortune de billet de loterie. Il nous dit « aujourd’hui j’aimerai être riche, être gagnant, donc évidement gagner sans travailler ». En une phrase, il réussit à évincer la valeur travail, tout en gardant sa conscience de citoyen. Entre ironie et sincérité il esquisse un sage sourire .

L’on ne saura d’ailleurs jamais tout au long du film si cavalier parle en homme de lettre ou en politicien, en professionnel de la politique ou en simple amateur. Il mettra sur le devant de la scène Lindon qui en chef d’entreprise, idéaliste, fondamentalement pessimiste s’adonnera à l’exercice de la rhétorique. Les personnages se dessinent alors entre conscience citoyenne et égoïsme fondamentalement humain, entre discours politique et sincères coups de gueule, entre envie de changer le monde et son modèle capitaliste et envie de se faire une place de pouvoir.

Ce film nous laisse la trace du débat; la seule façon de répondre au monde se fait par la parole plutôt que par la plainte. Pater deviendra Pater inter Pares et qui après sa vie dans la lumière, abandonnera sa place de leader au sein du débat pour la léguer à son symbolique héritier par la parole, Vincent Lindon.

Elsa Klughertz

« Black Swan » – Darren Aronofsky – Critique

1

Poster le : 16-02-2011 | Par : Edouard | dans : Nouveaux Films

Darren Aronofsky est un réalisateur bestial. Avec seulement cinq films, il a saisi que le cinéma pouvait être un art de barbarie voué à démystifier les mythes les plus ancrés dans la mémoire de l’être humain. « Black Swan » n’est pas en reste et le prouve une nouvelle fois, entre le bien et le mal.

Le titre annonce la couleur : c’est dans le noir que nous allons plonger pendant 1h43. La séquence principale est à elle-même un résumé de cette histoire disons-le diabolique. Plus qu’un simple thriller et mélodrame, nous sommes avant tout dans l’horreur.  La multiplication d’effets qu’utilise Aronofsky le démontre aisément. Son objectif est aussi cruel que la double personnalité de Nina, à savoir prendre un malsain plaisir à démystifier un rêve que chaque jeune fille a toujours eu dans sa jeunesse : devenir une danseuse étoile. Les maths, la drogue, la vie éternelle, la boxe et maintenant la danse, Aronofsky s’occupe depuis 10 ans à prendre le spectateur par la main et l’emmener avec lui dans un voyage situé dans de profonds abîmes. Cela le connaît bien, lui qui a écrit le scénario du film méconnu Abîmes de David Twohy en 2003.

On peut cependant percevoir chez lui trois périodes distinctes dont la plus aboutie (et la moins aimée par la critique) se situe au milieu et se résume à un seul film : The Fountain. Pris en sandwich entre une période esthétique et une autre mature, ce film mal compris reste unique en son genre par son traitement temporel, spatial et humain. N’était-il pas déjà scindé en trois périodes distinctes ? Il est en tout lieu à des kilomètres de The Wrestler et de Requiem for a dream. A l’inverse, Black Swan est un juste milieu entre ces deux dernières œuvres : un cauchemar réaliste.

Caméra à l’épaule : de l’usage intempestif

L’utilisation de la caméra à l’épaule est un recours avantageux quand on souhaite brouiller les pistes et se rapprocher du documentaire. Vu son usage omniprésent dans Black Swan, sommes-nous donc dans la docu-fiction ? La première partie nous le fait clairement comprendre avant de devenir futile. Un basculement scénaristique intervient d’ailleurs lors de la scène dans une boîte de nuit New yorkaise. A partir de cette séquence, le film ne sera plus le même et aura le défaut de rester linéaire. La faute en revient aussi à l’évolution du personnage de Natalie Portman (stupéfiante) qui, du début à la fin, gardera sur ses traits la même douleur lancinante. Seule une scène envoutante de transformation saura prouver le contraire sur son physique devenu plus mature… avant de sombrer de nouveau dans la détresse. Ce mélange psychologique intensif tend donc à brouiller les pistes comme Hitchcock savait lui aussi si bien le faire. C’est la raison pour laquelle on ne sort par forcément de ce film indemne.

Sans aucun trait misogyne, Black Swan n’est sans nul doute pas une partie de plaisir pour la gent féminine. Il s’agit au contraire d’une épreuve difficile à franchir et qui restera gravée dans certains esprits. Qui aurait en effet envie de faire de la danse classique après cette projection ? La femme de tout âge chez Aronofsky apparaît comme un jouet difforme à qui l’on peut faire subir toute sorte de malheur. C’était déjà le cas avec Ellen Burstyn et Jennifer Connelly dans Requiem for a Dream. C’est à nouveau le cas ici avec Natalie Portman et sa mère à l’écran, l’actrice Barbara Hershey. Dernier détails et pas des moindres puisqu’il s’agit de musique ; celle de Tchaïkovski. Le final du Lac des Cygnes avec sa harpe, ses accords de violons crescendotiques et ses coups de  cymbales est l’une des plus belles compositions qui soit. Dommage qu’Aronofsky ait décidé de supprimer ce passage dont l’efficacité aurait gagné en émotion et intensivité, ce qui aurait pu faire un grand moment de cinéma.

Edouard Brane

127 heures – Danny Boyle – James Franco – Critique

3

Poster le : 14-02-2011 | Par : Edouard | dans : Nouveaux Films

Un réalisateur multi-oscarisé, une star montante, deux directeurs de la photographie plus une autobiographique héroïque et vous obtenez « 127 heures », film coup de poing intense et vertigineux dont on ne sort pas forcément indemne.

26 avril 2003, Blue John Canyon, Etat de l’Utah, USA. Pendant 127 heures et des poussières, nous allons être en compagnie du jeune alpiniste Aron Ralston à qui il est arrivé quelques  bricoles. Suite à un éboulement, son bras est resté coincé derrière un rocher inamovible. Le calvaire peut commencer… pour lui comme pour le spectateur.

L’avantage avec Danny Boyle, c’est que lorsque l’on va voir ses films, on sait généralement à quoi s’attendre. Du moins, on sait où il veut nous emmener et comment il nous y emmène : usage du split-screen dès l’introduction, musique pop assourdissante qui deviendra dans les 10 jours un hit, dynamique narrative efficace avec accélération et éblouissement lumineux… Tout cela étant destiné à mieux nous fondre dans la consommation de masse mais aussi à mieux isoler le personnage central de cette incroyable histoire interprétée ici par le surdoué James Franco.

Avant tout exercice de style et esthétique à souhait, cette œuvre n’en est pas moins sidérante, prenante et quasi- asphyxiante. Un tour de force qui vaudra certainement à juste titre son analyse filmique détaillée. On n’y croyait pourtant peu, surtout quand on nous informait auparavant que des spectateurs pourraient être sujets à des évanouissements. C’est pourtant bien bel et bien ce qui est arrivé derrière nous lors de la projection. Comme quoi, le marketing annonce parfois bien la couleur. Boyle nous tient en adrénaline de long en large et la séquence finale est l’une des plus éprouvantes de ces dernières années. Rassurez-vous, la grand-mère de James Franco a réussi à passer le test comme elle l’explique fort bien sur cette vidéo :

James Franco sur tous les fronts

Bien que certains effets léchés sont de trop et que l’aspect « héroïque à l’américaine » reste fort appuyé, la dynamique fonctionne. Pour créer cette ambiance, Boyle a eu recours à deux directeurs de la photographie, une première dans l’histoire du cinéma. Les prises de vue de Blue John Canyon sont d’une pure beauté tandis que l’usage de micro appareils numériques au sein de la faille rocheuse est d’une intelligence folle. Le travail sonore joue beaucoup sur nos neurones et n’a pas dû être une partie de plaisir pour ses concepteurs. Entre ses études de poésie à Yale, ses propres réalisations et ses tournages incessants, James Franco prouve que l’on peut décidemment compter sur lui. Ceux qui suivent sa carrière depuis longtemps pouvait déjà le savoir rien qu’en le voyant en 2001 dans le téléfilm James Dean (à qui il ressemble décidemment comme deux gouttes d’eau) ou dans Sonny de Nicolas Cage (2002) dans lequel il interprète un gigolo des années 50 à la Nouvelle-Orléans. Deux films à découvrir pour un talent à suivre.

Edouard Brane


Bande-Annonce : « Sonny » de Nicolas Cage

« Tron – L’héritage » – Jeff Bridges – Critique

3

Poster le : 16-01-2011 | Par : Edouard | dans : Nouveaux Films

Ceux qui sont nés comme nous au début des années 80 se souviennent d’une jaquette VHS ou du poster de leur frère ainé sur lequel un homme élève un disque au ciel vers un faisceau lumineux bleu fluo. « Tron » était alors une révolution technologique, un film à part à entière et avant-gardiste. 30 ans plus tard, le studio Disney nous propose en toute logique sa suite présentée cette fois-ci en Imax et 3D. Visuellement splendide.

Tron – L’héritage est un film qui se découvre en salle de cinéma. Avec Coraline et Toy Story 3, il est ce qui a été conçu de mieux en terme de 3D (oublions notre ami Avatar, certes beau, mais d’un ennui profond).  Ceci, on le doit à une brochette de talents raisonnablement réunis: le réalisateur Joseph Kosinski est un jeune surdoué anciennement ingénieur, architecte et réalisateur de clips impressionnants, le directeur de la photographie Claudio Miranda est celui de David Fincher, le chef costumier Michael Wilkinson a travaillé sur Watchmen, Matrix, Moulin Rouge… et enfin, gardons le meilleur pour la fin, la musique a été confiée à Guy-Manuel de Homen-Christo et Thomas Bangalter, alias Daft Punk. Leur présence doit énormément à la rythmique cinématographique, la séquence dans The End of Line Club étant le meilleur passage du film au côté des diverses courses poursuites.

Ressemblances

Tron – L’héritage porte bien son nom. Ce deuxième volet, réussi, relate un vieux conflit que l’on retrouve souvent dans les films de SF : celui d’un père et de son fils. Posons les bases: le scénario, très divertissant mais déjà-vu, est un puissant condensé de tout ce qui a été vu auparavant. Star Wars est à ce titre la saga auxquelles Tron – L’héritage se rapproche le plus, parfois même trop. L’exemple le plus pertinent étant le choix de Garrett Hedlund (Sam Flyn), presque sosie d’Hayden Christensen, dans le rôle du fils de Kevin Flynn (Jeff Bridges). On peut aussi y retrouver une once d’Inception pour sa musique, de Maman j’ai rétréci les gosses pour son faisceau laser, d’ I-Robots et Matrix pour ses programmeurs, du Cinquième élément pour le personnage de sous-fifre, de Minority Report pour sa chasse à l’homme  et bien sur d’Avatar pour ses sombres clones. Mais le film auquel Tron – L’héritage nous fait le plus penser est sans contexte Le Cobaye de Brett Leonard (1991), autre film avant-gardiste sur les dangers technologiques.

L’univers « Tronesque »

Un conseil : mieux vaut avoir (re)vu l’œuvre originale avant pour mieux intégrer l’univers « Tronesque ». Les temps changent et Kevin Flynn aussi. On est quelque peu déçu de ne pas retrouver la fougue énergique et jouissive du personnage incarné par Jeff Bridges. Ici, le temps n’aidant pas, il est cantonné à être un vieil ermite dans sa plénitude, avec tout de même des moments de lucidité qui rappellent plus le mythique Dude de The Big Lebowski. Sa présence reste tout de même un grand atout tout au long du film grâce au talent qu’on lui connait et sa voix chaude. Que dire sur Garrett Hadlund à part qu’il ressemble à un énième jeune acteur hollywoodien ? Il n’est pas si mauvais et suscite de la sympathie. On le retrouvera dans On the road, adaptation du livre de Jack Kerouac réalisé par Walter Salles. La petite déception provenant plutôt de Michael Sheen, sosie de David Bowie qui force le trait dans le rôle d’un dandy nocturne. Notre voisin dans la salle, Frédéric Beigbeder l’a-t-il apprécié ? On ne saurait le dire mais on peut divulguer qu’il a remarqué avoir la même barde que Jeff Bridges et que pour faire plaisir à sa voisine, il allait prochainement enfiler une combinaison sous-marine et y glisser des bâtons lumineux pour ressembler à ces spécimens technologiques. L’idée n’est pas si mauvaise : on en fait le pari s’il lit un jour ces quelques lignes !

Edouard Brane

P.S: Devant le succès du film aux Etats-Unis, les studios Disney viennent d’annoncer qu’une suite de la suite est déjà envisagée. Certains détails de ce second volet nous l’indiquait déjà plus ou moins. Une nouvelle franchise vient donc de prendre place. Est-ce réellement une bonne chose… On en doute. Affaire à suivre.