« Toscan » – Isabelle Partiot-Pieri – Interview

4

Poster le : 01-12-2010 | Par : Edouard | dans : Interviews et dossiers

Isabelle Partiot-Pieri est décoratrice et metteur en scène d’Opéra. En 1983, elle rencontre Daniel Toscan du Plantier à Monte-Carlo sur sa mise en scène de Don Giovanni. Ce sera le début d’une amitié qui la verra travailler sur la majorité des films-opéras produit par le producteur français. 8 ans après sa mort, Isabelle Partiot-Pieri a souhaité rendre hommage à cet homme hors norme à travers un documentaire tout aussi attachant que captivant. Rencontre.

« Daniel Toscan du Plantier n’était pas un homme du XXème siècle mais purement du XVIIIème siècle. »

  • Pourquoi avoir voulu faire un documentaire sur Daniel Toscan du Plantier ?

Afin de combler le vide qu’il a laissé depuis sa mort. L’idée était de transmettre une pensée. Une forme d’esprit d’un personnage atypique qui était unique en son genre. Il fallait garder une trace de lui.

  • Comment l’avez-vous rencontré ?

Vers la fin des années 70. Je préparais mon diplôme d’architecture dont le sujet était un bâtiment d’opéra sur le terrain de La Vilette. J’ai mis 2 ans à le préparer et c’est ce qui a ouvert mon chemin vers l’opéra par la suite. Comme Daniel Toscan du Plantier venait de produire Don Giovanni, je me suis dit que cela pouvait être intéressant de lui présenter mon projet qui alliait plateau de cinéma et d’opéra. Après ce premier rendez-vous, nous nous sommes retrouvés par hasard sur la production de Don Giovanni qu’il mettait en scène à l’Opéra de Monte-Carlo. Parallèlement à cela, j’ai continué à vouloir travailler sur le tournage d’un film opéra et j’ai accepté d’être stagiaire lors de l’enregistrement de Carmen qui deviendra le film réalisé par Francesco Rosi où je suis devenu par la suite son assistante.

  • Devant la multitude de fonctions qu’a occupé Daniel Toscan du Plantier, par quel biais avez-vous abordé ce documentaire ?

Toscan a vécu comme il a pensé. Il a intégré un certains nombres de valeurs humanistes dans sa jeunesse ainsi qu’au côté de Roberto Rosselinni. Le plus étonnant fut de constater que sur 30 ans d’interviews, le discours était toujours le même concernant les choses fondamentales. Pour le reste, il s’adaptait en transformant l’utopie en réalité pour le citer. Ma première volonté fut de lui laisser tout au long la parole. Je ne voulais pas faire d’interviews de personnes qui l’avaient connu. Personne ne parle mieux de lui que lui en fin de compte. J’ai donc commencé par dérusher des cassettes que j’avais en ma disposition afin de faire un montage patrimonial. Plus tard, deux de ses collaboratrices d’Unifrance et de la Mairie de Paris ont ressenti le même désir de faire un documentaire sur lui.

  • Pourquoi avoir choisi de modifier la couleur des vidéos en un noir et blanc proche du gris ?

C’est très simple : si vous aviez visionné les extraits couleurs bout-à-bout, vous l’auriez tout de suite compris. En 7 secondes, on passe d’un costume bleu à un costume jaune… Je souhaitais donc que rien ne perturbe la ligne de champs, le discours et le déroulement de la pensée. J’ai donc choisi la discrétion et l’élégance. Comme il le disait, le froid vieillit mieux que le chaud ! Ce fut un parti-pris dès le départ.

  • Comment s’est passé le travail d’archives ?

Cela a pris beaucoup de temps. Nous sommes en premier lieu allé voir l’INA qui est tout de suite entré dans le projet. J’ai donc eu accès à la plateforme INA Media Pro (http://www.inamediapro.com/index.jsp) qui est le service d’accès à distance des archives de l’INA. Pour vous donner un aperçu, j’y ai trouvé exactement 470 vidéos où figurait Daniel ! Des vidéos allant de 1 minute à 1h30. J’ai tout regardé. Il y avait un énorme travail d’archivage et de classification à accomplir. Puis, il s’est rajouté à cela les archives Gaumont/Pathé ainsi que d’autres émissions qu’il fallait dénicher à droite à gauche. Je ne pourrai qualifier la durée de ce travail mais rien que le dérushage des vidéos que j’avais dans ma cave à disposition m’a pris cinq mois en parallèle de mon travail de décorateur pour des productions d’opéras.

  • On voit souvent une vidéo de Daniel Toscan du Plantier au ralenti marcher dans sa maison de campagne.  Pour quelles raisons ?

Je souhaitais montrer un moment d’intimité, un autre décor que celui des plateaux de télévision où l’on pouvait le voir en costume cravate. J’ai donc trouvé cette vidéo réalisée dans sa maison de campagne en Gascogne. Il y a cette image d’un homme qui marche et qui suit son chemin. C’est l’un de ses rares moments d’intimité qui existe en vidéo qui plus est. On peut aussi voir dans le film quelques images qu’il a lui-même filmées. Pour cela, c’est sa dernière femme Melita qui m’a accordé le droit de les diffuser.

  • La musique est très présente dans votre documentaire : Mozart, Beethoven, Wagner, Schubert, Bach…

La musique classique était centrale dans sa vie. Comme il l’affirme: Il n’existe pas de rapport à soi sans la musique. Curieusement, il aimait des musiques assez austères, ce qui peut paraître surprenant au regard de l’aspect flamboyant que l’on connaît de lui. On y entend par exemple les partitas de Bach et plusieurs musiques de chambre. Le passage de majeur en mineur propre à Schubert est assez caractéristique du personnage quelque part. La musique de Wagner fait quant à elle grandement échos à son enfance.

  • Vous évoquez son grand frère Philippe qui lui a été d’un grand soutient dans sa jeunesse.

Il était son ainé de quatre ans. Il a été nourri par ce frère philosophe qui vivait en opposition avec son père et son milieu social. Il était très révolté, presque anarchiste. Il a choisi l’affrontement tandis que Daniel a choisi la composition.

  • On entend Daniel Toscan du Plantier affirmer qu’un bourgeois ne pourra jamais être artiste. Or, il l’a été d’une certaine manière.

En effet, mais cela provient d’une rupture dans ce cas précis. A y regarder de plus près, sa façon de vivre s’éloignait assez du milieu bourgeois.

  • La presse ne fut pas tendre avec lui sur cet aspect là.

On a souvent montré le Daniel Toscan du Plantier mondain mais il s’agit d’une fausse image. Il savait très bien utiliser celle-ci mais il ne pouvait s’empêcher de placer un bon mot, ce qui pouvait éventuellement fâcher. Ce n’était pas une fin en soi mais un outil. Il aimait avant tout rassembler. Il aimait le côté festif de la vie en faisant les choses en grand comme lorsqu’il emmenait ses équipes de films avec Unifrance. Ceci n’était pas de la mondanité malgré son ton de voix qui était aussi sa façon de parler mais qui pouvait être mal interprété comme étant snob ou arrogante. Mais il est normal de recevoir certaines inimitiés, personne n’est un saint. Quand j’ai travaillé la toute première fois avec lui sur sa mise en scène de Don Giovanni à Monte-Carlo, j’ai vu un homme qui travaillait dure et qui était totalement investi dans ce qu’il faisait. Il y avait une gravité et une immersion totale dans le sujet qui le touchait particulièrement à cœur philosophiquement ; cet affrontement entre l’homme face à Dieu et la place qu’il tient dans la société.

  • Don Giovanni était donc l’opéra qui le représentait le plus ?

Très clairement. Il y a une quête de vérité, une sorte de courage dans sa détermination des choix qui l’entreprenait. Il était tout à fait en symbiose avec le personnage mais encore une fois pour le côté philosophique. Le reste est du détail.

  • Comment a-il conçu sa mise en scène ?

A part quelques soucis techniques lors de la première, tout s’est très bien passé. Disons que ce ne furent pas des répétitions classiques. Les chanteurs arrivaient, il les plaçait en rond sur la scène et leur parlait comme une lecture de théâtre. Il livra un vrai discours sur l’œuvre et il est dommage de ne pas avoir pu enregistrer ces images. Côté mise en scène, il voyait la mort de Don Giovanni comme une Assomption plutôt qu’une descente aux enfers. On peut d’ailleurs voir dans le film une photo de cette mise en scène prise lors de ce moment précis. J’y ais mis comme fond sonore la musique de La Passion selon Saint Jean de Bach pour créer un écho à ce propos.

  • L’air du catalogue du Don Giovanni de Joseph Losey produit par Daniel Toscan du Plantier est le seul extrait… et le seul en couleur.

La notion de catalogue était très importante dans la vie de Daniel. Que cela soit le catalogue de ses films ou de ses tableaux. Il voulait juste avant sa mort faire un coffret comprenant tous les films opéra réalisés.

  • Tout le long de sa vie, Daniel Toscan du Plantier a toujours été décrié par certaines voix.

Il l’a toujours été en effet. Pour les films opéras, les gens de cinéma n’en voyaient pas du tout l’utilité et il trouvait cela bizarre, à l’exception de certains metteurs en scène. Tous ont d’ailleurs eu l’envie d’y revenir, même ceux qui y étaient complètement retissant. De l’autre côté, les gens d’opéra n’aimaient pas du tout l’idée de faire un film opéra. Ce fut donc quelque part un mariage forcé qui a amené malgré tout beaucoup de gens à l’opéra ! Au delà de l’art lyrique, il était décrié car il avait souvent réponse à tout ou riait des choses graves tout en étant virulent, ce qui pouvait agacer. C’était quelqu’un de convaincu à qui l’on doit aujourd’hui plus de 200 films auxquels il a participé.

  • Justement, pourquoi a-t-il été licencié de La Gaumont ?

Au bout d’un certain temps, ses projets coûtaient trop cher à la firme. Son gros tort a donc été de trop convaincre (rires). On tombait trop dans l’excessivité à la fin. L’histoire montre que cela ne fut pas inutile car ses films restent des œuvres majeurs du catalogue.

  • Vous abordez aussi le meurtre de sa femme de façon discrète en inversant le sens de l’image où on le voit rentrer dans un cimetière alors qu’il en sortait.

J’ai eu rapidement cette idée. On le voit continuellement avancer sauf à ce moment où il retourne en arrière. C’est un moment forcément où il se replie sur lui-même.

  • En revanche, vous n’abordez pas sa mort.

C’est exact. On m’en a fait le reproche car certaines personnes pensent qu’il est encore vivant. J’ai procédé inconsciemment quelque part en pensant qu’il y a quelque chose qui fait qu’il est toujours là.

  • Le film commence et se termine sur un plan situé en haut du balcon d’un immeuble parisien.

Est-ce que vous me permettez de ne pas dire ce que c’est ? (Rires)

  • L’opéra n’a jamais était aussi présent dans les salles de cinéma qu’aujourd’hui, faisant ainsi de Toscan du Plantier un avant-gardiste dans ce domaine.

Il y a un regain sans précédant pour l’opéra même si les captations ne sont pas véritablement du cinéma. L’opéra de New York a lancé la donne. Je pense cependant qu’il y a trop de gros plans et pas assez de plan large. Je regrette aussi que l’on ne fasse plus de films opéras. Concernant les retransmissions : tant que la qualité prévaut, cela sera toujours une bonne initiative. Démocratisons l’opéra sans vulgarisation. C’est un art moins intellectuel que l’on ne le prétend.

  • Avez-vous rencontré des détracteurs à propos de votre désir de faire un documentaire sur Daniel Toscan du Plantier ?

Il y a eu des doutes, oui. Heureusement, la société de production Bonne Pioche était totalement vierge sur le sujet de par leur jeunesse et le genre de films qu’ils avaient déjà produits. Ce fut un atout considérable car il n’y avait personne qui faisait du forcing pour me pousser à aller dans un sens. Ils ont rapidement vu dès le premier montage où je voulais aller. Je ne voulais pas montrer uniquement le Toscan producteur mais peindre le portrait d’un homme différent de celui que l’on connaissait. En faisant ce film, je souhaite montrer au public que les propos tenus par Daniel sont toujours autant universels.

  • La première du film a eu lieu à Cannes, terre du milieu cinématographique. Quelles réactions avez-vous reçu?

Avant cette projection, Véronique Cayla, directrice du CNC, a vu le film et l’a beaucoup apprécié. Elle a organisé une première projection à la Cinémathèque française destinée aux gens de la profession dont plusieurs producteurs et l’accueil fut très chaleureux. Il fut le même à Cannes. Mais j’attends maintenant la réaction du public !

  • Le titre américain est Toscan, the french touch, appellation assez évocatrice.

Avec Unifrance, Daniel a fait le tour du monde et a permis au cinéma français de s’exporter. Durant le sous-titrage du film en anglais, le traducteur a vu en lui un homme profondément français. L’idée est venue de là. Il a toujours soutenu la culture française à travers le monde. Toscan n’était pas un homme du XXème siècle mais purement du XVIIIème siècle.

Propos receuillis à Paris le 10 novembre 2010 par Edouard Brane

« Don Giovanni » à Glyndebourne – Le châtiment d’outre-tombe

3

Poster le : 30-07-2010 | Par : Edouard | dans : Opéra

Décidemment Don Giovanni est sur tous les fronts cet été. Après la production d’Aix-en-Provence qui a fait couler un peu d’encre, revoici le chef d’œuvre de Mozart présenté cette fois-ci à Glyndebourne dans une mise en scène de Jonathan Kent.  Une production noire et sinistre accompagnée d’une distribution investie par la mort et la mélancolie. A découvrir en streaming sur Medici.tv


Jonathan Kent aura donc vu en Don Giovanni un être angoissé et angoissant. C’est l’impression qui ressort après la diffusion en streaming sur Medici.tv de sa nouvelle production présentée en direct du festival de Glyndebourne. On est loin du portrait de famille dessiné par Dmitri Tcherniakov lors du dernier festival d’Aix-en-Provence. Situé entre les années 50 et 60, ce nouveau Don Giovanni est cette fois-ci un funeste mélange de classicisme et de modernité. Le metteur en scène britannique et son décorateur Paul Brown ont correctement assimilé que l’action de Don Giovanni se déroulait dans plusieurs lieux et ont respecté les unités de temps et d’action. Pour cela, ils ont conçu une boîte de pandore amovible où des imposantes peintures baroques ont l’utilité de portes géantes dévoilant de nouveaux décors. Tout cela baigné dans une atmosphère sombre et hantée, créant une atmosphère de film d’horreur et effroyablement inquiétante.

Don Giovanni Unmasked from Glyndebourne

De la limite du streaming

Si la captation proposée par Arte à Aix-en-Provence permettait de saisir au plus proche les angoisses existentielles des personnages, celle initiée par Medici.tv a un inconvénient majeur : celui de ne pas offrir assez de plans larges permettant de découvrir au mieux les différents décors. On perçoit cependant la noirceur qui pouvait résider dans la salle d’Opéra mais le streaming atteint ses limites lorsqu’elle émet des difficultés à rendre une image propre et clairvoyante. Nul doute que l’on arrive pourtant à ressentir des émotions à travers cette noirceur baignée par une lumière blanche appelée du ciel. Le meilleur exemple en est le passage Mille torbidi pensieri où les victimes de Don Giovanni font tour à tour leurs apparitions au devant de la scène. Autre moment fort du spectacle, l’arrivée du Commandeur qui jaillit de sa tombe, déambulant à l’image d’un zombie sorti tout droit de La nuit des morts-vivants de George Romero. La mort de Don Giovanni est quant à elle à la limite du gore mais suffisamment puissante et violente pour en faire un bon final.

Rien ne sert de courir pour arriver à point

Le chef d’orchestre Vladimir Jurowski et son ensemble de The age of Enlightenment avaient-ils peur de rater leur train ? Devant la rapidité d’orchestration et de direction, on se demande si cela n’était pas le cas. Malgré une ouverture nerveuse fort appréciable, le reste souffre d’une rapidité excessive enchainant les airs sans laisser le temps de les apprécier, ceci au détriment des chanteurs devant suivre tant bien que mal l’orchestration. Un seul, Luca Pisaroni, réussit cet exercice délicat en offrant un Leporello agité et nerveux comme on en voit rarement sur scène (quoiqu’un peu exagéré). Le Don Giovanni proposé par le canadien Gerald Finley, habitué du rôle, n’est pas à déplorer et colle à la mise en scène macabre de Jonathan Kent. On lui donnerait presque des airs de ressemblance avec l’acteur Andrew Divoff. Le Masetto de Guido Loconsolo manque pour sa part de présence scénique. Du côté des femmes, même si elle se démène comme elle peut avec l’orchestre, Kate Royal en Donna Elvira se rattrape par sa beauté et sa présence scénique tandis qu’Anna Samull interprète une Donna Anna statique et sans nouvelle expression particulière.

Le parti pris choisit par Jonathan Kent ne trahit pas l’œuvre de Mozart et permet au contraire d’en saisir toute la noirceur qui y réside, préférant ainsi le côté Dramma que Giocoso. Une bonne approche de l’œuvre.

Opéra et Cinéma – Dossier

0

Poster le : 12-07-2010 | Par : Edouard | dans : Interviews et dossiers

Vous trouverez ci-dessous le lien vers le dossier que j’ai rédigé pour Allociné sur l’Opéra et le Cinéma avec des interviews de Coline Serreau, Benoît Jacquot, Jérome Deschamps, James Thierrée, Werner Herzog, Renaud Marchart et Pietro Spagnoli:

http://www.allocine.fr/article/dossiers/cinema/dossier-18591278/

Alors… l’Opéra et le Cinéma: l’entente cordiale ?

« Don Giovanni » à Aix-en-provence – Les raisons d’une réussite

8

Poster le : 10-07-2010 | Par : Edouard | dans : Articles récents, Opéra

Difficile de trancher parmi les hués et les bravos qui ont accueilli  le nouveau Don Giovanni du metteur en scène Dmitri Tcherniakov à Aix-en-Provence. Retransmis le 5 juillet en direct sur Arte, cette diffusion a permis d’être au plus près des personnages et de saisir au maximum l’intensité de leur délire psychologique. Une mise en scène audacieuse et brillamment pensée qui bouleverse intelligemment les conventions.

Oubliez le Don Juan que vous connaissez, jeune, beau, galant et ténébreux, car vous ne trouverez aucun de ces traits dans cette nouvelle production du metteur en scène Russe Dmitri Tcherniakov. Après avoir brillamment mise en scène l’opéra de Tchaïkovski Eugène Onéguine et Macbeth de Verdi à l’Opéra de Paris, Tcherniakov nous revient avec sa dose de référence cinématographique pour nous présenter un Don Giovanni au livret quelque peu modifié. Nous nous retrouvons ici dans un décor unique, à savoir un spacieux salon d’un grand appartement bourgeois, et l’action se déroule sur plusieurs mois. L’unité de temps, d’action et de lieu en est transformée tout comme le statut des personnages. Toujours autant fasciné par la famille, Tcherniakov a décidé de nous montrer en guise de prologue une réunion familiale où le commandeur n’est autre que le patriarche, Donna Anna sa fille avec à ses côtés son fiancé Don Ottavio, elle-même entouré de sa fille Zerlina et son amoureux Masetto tandis que Donna Elvira incarne sa cousine accompagnée de son mari Don Giovanni. Reste Leporello, un ami de la famille quelque peu dérangé et à l’allure enfantine. Le cadre est présenté, l’action peut commencer.

La catharsis des sentiments

Le cinéma reste donc une grande source d’inspiration dans cette nouvelle production et on s’amusera à reconnaître des éléments provenant des films de B. Bertolucci, Lars Von Trier, Thomas Vinterberg, Milos Forman, R. W. Fassbinder ou encore Marco Bellocchio. Il y a tout d’abord au premier plan ce Don Giovanni, puissamment incarné par le danois Bo Skovhu. Tout droit sorti du Dernier Tango à Paris et sosie de Marlon Brando, ce Don Juan nous paraît fatigué, déprimé, mélancolique et dont la folie s’empare peu à peu de lui jusqu’à une démence qui pourrait rappeler celle de Jack Nicholson dans Vol au-dessus d’un nid de coucou. A côté de lui, Leporello le suit tel un enfant gâteux et semble faire écho au personnage torturé et dérangé d’Alessandro dans le premier film de Marco Bellocchio Les points dans les poches.

Une tableau de famille de la Russie contemporaine

Le parti pri choisi par Dmitri Tcherniakov est une réussite pour plusieurs raisons. Sa vision noire et pessimiste du mythe de Don Giovanni est ici modifiée pour mieux s’attarder sur la psychologie des personnages. Nous assistons à un vrai mélodrame avec cet invité de la famille qui va bouleverser chacun de ses membres en les torturant tous sans exception. Sa force de séduction inégale envoûte chacun des personnages féminins : Donna Anna est transformée en une nymphomane manipulatrice tandis que Zerlina, comme sa mère, n’arrive pas à se défaire de cette rencontre qui l’a envoûtée jusqu’à en fantasmer devant les yeux de son Masetto alors roué de coup dans le deuxième acte. Donna Elvira est quant à elle prête à tout pour sauver cet odieux individu tout en souhaitant le condamner. Toutes les trois portent en elle les traits russes reconnaissables à leurs postures, leurs cheveux et leurs traits de caractères. Don Ottavio quant à lui apparaît comme un mafieux russe avec ses lunettes fumées et son costume bleu. La littérature russe n’est décidément pas loin et l’on a l’impression d’être dans un roman de Dostoïevski contemporain : Don Giovanni en serait L’idiot et Leporello L’adolescent. Autre détail majeur, l’attention apportée à chaque geste, chaque posture et chaque accessoire (le manteau de Don Giovanni) rendant l’action encore plus violente.

Un premier acte plus intense que le deuxième

Il y a dans ce premier acte des instants de pure intensité et d’une puissance rarement vu sur scène. Dès le début du l’Opéra, le ton est donné : Donna Anna ressent une pulsion sexuelle intense en compagnie de Don Giovanni et réagit à peine lors de la mort de son père. L’ironie est de même très présente et apparaît à plusieurs reprises comme lors de l’air de Donnar Elvira Ah, chi mi dice mai. Petit détail, quitte à continuer dans les références cinématographiques, il est dommage de ne pas s’être inspiré de Jean-Pierre Léaud et Maria Scheider dans le toujours Dernier Tango à Paris pour Mazetto et Zerlina plutôt que de les accoutrer en pseudo-rocker. On se souviendra par la suite du face-à-face osé et si érotique entre Donna Anna et Don Ottavio lors des airs Or sai chi l’onore suivi de Dalla sua pace. La scène du bal est enfin l’une des plus luxurieuses que l’on ait vu depuis longtemps et pouvait rappeler le Eyes Wide Shut de Stanley Kubrick. Même si le deuxième acte perd un peu en énergie, l’arrivée finale du commandeur dévoilera un complot arrivant à point. La folie de Don Giovanni est alors à son point le plus extrême ce qui lui portera forcément un coup fatal. La revanche est bien consommée.

Dirigé sans partition et de façon exemplaire par Louis Langrée, ce Don Giovanni restera unique pour sa puissance destructrice et sa vision psychologique. La retransmission télévisuelle a permis d’être au plus près des chanteurs et de percevoir leurs apparences physiques si importantes dans cette production. A noter la possibilité de la (re)voir en streaming sur Arte Live Web jusqu’à lundi prochain.

Air « Madamina, il catalogo è questo », Don Giovanni – Mozart

2

Poster le : 22-01-2009 | Par : Edouard | dans : Articles récents, Opéra

L’air de Leporello est un classique de chez classique.

Ce dernier est en fait le serviteur de Don Giovanni, un séducteur qui charme toutes les femmes jusqu’à les jeter après avoir abusé d’elles. Voulant gravir les échelons sociaux et ne plus avoir à suivre partout son maître et être pris pour un moins que rien, Leporello imite tant bien que mal son modèle et semble être prêt à tout pour lui faire plaisir.

Dans cette fameuse scène, ce dernier montre à Donna Elvira une ancienne conquête de Don Giovanni souhaitant se venger de lui, un catalogue qu’il a spécialement écrit et où sont notées toutes les conquêtes de son maître : qu’elles soient jeunes, vieilles, belles, moches, brunes ou blondes et provenant de l’Espagne à la France, en passant par La Turquie et jusqu’en Allemagne.

L’air est scindé en deux parties.

Alors que dans la première partie, Leporello est fier de montrer son catalogue et de se moquer de Donna Elvira d’un ton comique, la deuxième est toute différente car son objectif est maintenant de la blesser profondément jusqu’à lui toucher le coeur afin de le briser. La dernière phrase en est la preuve même lorsqu’il dit et répète : « voi sapete quel che fa » ou en français : « vous qui savez qu’est-ce qu’il fait ». Et l’on se doute bien de ce qu’il fait avec toutes ses conquêtes féminines !

La scène d’aujourd’hui provient d’un enregistrement réalisé au MET à New York et dirigé par James Levine, l’un des plus grands chefs d’orchestre d’aujourd’hui, aimant particulièrement Mozart. On verra donc dans cette production, un Leporello plutôt joueur et ayant un côté assez sadique, heureux en fin de compte de faire du mal à une pauvre âme blessée. Ce n’est pas la meilleure mise en scène pour moi. Je considère que l’espace n’est pas assez mis à profit et que le jeu des acteurs est trop classique. De même, Leporello n’insiste pas assez sur les mots dans la deuxième partie pouvant rendre ainsi ce moment encore plus difficile si l’on se met à la place de la victime.

Bon air !

Un jour / Une scène: « Amadeus » de Milos Forman – 1984

1

Poster le : 24-10-2008 | Par : Edouard | dans : Un jour / Une scène

LE biopic sur Mozart. Peu de films ont été faits sur lui après et cela est peut-être dû à la grandeur et à la magie de celui-ci. Il est difficile de rendre la musique classique au cinéma et pourtant Milos Forman a réussi avec son scénariste Peter Schaeffer à le faire. Certes, il s’agit de la musique de Mozart, certainement la plus universelle et la plus sublime au monde. Mais quand même… J’avais eu la chance je me souviens de voir ce film au cinéma Kinopanorama à Paris lors de sa ressortie en salle et cette projection fut un très grand souvenir. Je vous invite ci-dessous à y voir d’ailleurs la bande-annonce faite pour sa reprise et qui est vraiment bien faite :

Mais venons-en à la scène d’aujourd’hui. Pour faute d’avoir trouvé mieux sur le net, la scène ou plutôt séquence dont je vous parle commence sur la vidéo ci-dessous à la minute 5 et se prolonge sur la vidéo suivante.

Elle met en scène la création de l’Opéra Don Giovanni en présence des confessions du rival de Mozart d’après le film : Antonio Salieri. Alors pourquoi cette séquence ? En premier lieu parce que je suis aussi un passionné d’Opéra et que ce moment m’a toujours marqué : d’une part pour son montage très bien réalisé mais surtout pour la réflexion qui en ressort avec la comparaison fait entre le commandeur et le père de Mozart. Est-ce qu’il a voulu vraiment montré son père dans ce rôle tragique ? Si oui, Mozart se voyait-il en Don Giovanni, c’est à dire en homme volage mais aussi capable de romantisme ? A en croire ses biographies, il semble que oui… Il faut cependant souligner que ce film reste une fiction et que les événements contés sont grossièrement erronés au reste de la réalité historique. Il vient après cette courte réflexion la musique de l’Opéra et quelle force mais quelle force dans cette fin dramatique. Si vous n’avez jamais écouté Don Giovanni, je vous en prie, essayez un jour (et très prochainement j’espère) de l’écouter ou d’en voir une bonne mise en scène car il s’agit d’un des plus grandioses Opéra au monde, et si cette scène est vraie, voir que seulement quelques personnes ont pu assister à sa première, ça me fait mal au coeur !